...c'est pourquoi pour un homme, un bateau, plus que tout autre outil qu'il utilise, est une petite figuration d'un archétype. Il existe un bateau "idée" qui est une émotion, il est probable qu'aucun autre outil n'est fait avec autant d'honnêteté qu'un bateau.

Certes, de mauvais bateaux sont construits, mais ils sont rares. On peut objecter qu'un mauvais bateau, ne pouvant survivre à la marée et à la vague, ne vaut pas la peine d'être construit, mais on pourrait en dire autant d'une mauvaise voiture sur une route cahotante.

Apparemment, l'homme qui construit un bateau agit sous l'effet d'une compulsion qui le dépasse. Les membrures sont fortes par définition et par sentiment. Les quilles sont robustes, le bordé bien choisi et bien posé. Un homme construit le meilleur de lui-même dans un bateau - il y construit beaucoup des souvenirs inconscients de ses ancêtres. ...

Comme cette chose doit être profonde ; celui qui donne et celui qui reçoit ; le bateau conçu par la conscience humaine au terme de plusieurs millénaires d'essais et d'erreurs ; le bateau qui n'a pas de contrepartie dans la nature si ce n'est la feuille morte tombée au hasard dans un cours d'eau. L'homme recevant en retour du bateau une déformation de sa psyché qui fait que la vue d'un bateau voguant sur l'eau fait serrer un poing d'émotion dans sa poitrine.

Un cheval, un beau chien, éveillent parfois une émotion rapide mais, parmi les objets inanimés, il n'y a que le bateau qui puisse le faire. Un bateau, au-delà de tous les autres objets inanimés, est personnifié dans l'esprit de l'homme.

Quand nous avons tenu la barre, le bateau nous a parfois semblé irritable, nerveux, déviant de sa route avant que la correction ait pu être effectuée, piquant du nez dans la vague disloquante. Après une tempête, il nous a paru fatigué, léthargique. Puis, quand les flammes colorées, hissées au mât, claquent dans le vent, il est trés heureux, lève le nez en l'air tandis que son arrière rebondit sur les vagues un peu comme les fesses d'une fille pleine de fierté et d'assurance. Certains on dit avoir senti un bateau frémir avant de heurter un récif, ou pleurer quand il était échoué et que les brisants s'engouffraient en lui. Il ne s'agit pas là de mysticisme mais d'identification ;

l'homme en construisant le plus merveilleux, le plus personnel de tous ses outils, a reçu en échange un esprit en forme de bateau, tandis que le bateau recevait une âme en forme d'homme. (John Steinbeck. Dans la mer de Cortez. 1951)